Arts de la table : Yana Kobernyk, recevoir avec le cœur

0
306

Arrivée d’Ukraine à 18 ans sans parler un mot de français, Yana Kobernyk est aujourd’hui maître d’hôtel à La Littorine, au sein de l’hôtel Les Elmes à Banyuls-sur-Mer. Depuis onze ans, elle incarne avec passion une certaine idée de l’hospitalité : attentive, exigeante et profondément humaine. Rencontre avec une femme pour qui le service est avant tout une histoire de liens et d’émotions.

UNE VOCATION NÉE TRÈS TÔT

Pouvez-vous vous présenter rapidement ? Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours avant de rejoindre La Littorine ?

Je m’appelle Yana Kobernyk. Je suis Ukrainienne. Quand j’étais enfant, je rêvais de devenir traductrice. Puis, à l’âge de 14 ans, j’ai commencé à travailler dans la restauration pendant mon temps libre, après l’école ainsi que les week-ends. Cela a été une véritable révélation. J’ai découvert un univers dans lequel on pouvait créer des émotions, faire plaisir aux gens et vivre chaque journée différemment. J’ai alors décidé de poursuivre mes études dans un lycée hôtelier en Ukraine. Dans le cadre de cette formation, j’ai eu l’opportunité d’effectuer un stage à La Littorine. Je suis arrivée en France à 18 ans sans parler un mot de français. C’était un immense défi. Mais grâce à l’accueil, à la bienveillance et à la confiance que m’ont accordés les équipes de l’époque, j’ai eu envie de rester. On m’a proposé de revenir travailler à l’année et, onze ans plus tard, je suis fière d’être maître d’hôtel dans cette maison qui m’a donné ma chance.

Vous avez donc effectué l’essentiel de votre carrière ici…

Oui. J’avais déjà travaillé en Ukraine dans plusieurs établissements et effectué des stages en restauration gastronomique, mais mon véritable parcours professionnel s’est construit à La Littorine. J’y suis depuis onze ans. J’ai commencé comme serveuse et j’occupe aujourd’hui le poste de maître d’hôtel depuis six ans.

LE PRIVILÈGE D’ACCOMPAGNER LES MOMENTS HEUREUX

Qu’est-ce qui vous plaît, dans ce métier, que vous ne trouveriez pas ailleurs ?

La rencontre humaine, avant tout. Nous avons le privilège d’accompagner les clients dans leurs moments de bonheur. Ils viennent en vacances, pour célébrer un événement ou simplement pour se détendre. Chaque service est différent et chaque table raconte une histoire. C’est ce qui rend ce métier vivant et passionnant.

Vous souvenez-vous de votre premier service en tant que maître d’hôtel ?

Oui, très bien. J’ai ressenti un mélange de fierté et de responsabilité. J’ai compris que le rôle de maître d’hôtel ne consistait pas simplement à organiser un service ou à accueillir les clients. Il faut gérer le rythme de la salle, coordonner les équipes, veiller à la communication entre la cuisine, le bar et le restaurant, rassurer les collaborateurs et tout mettre en œuvre pour que chaque client reparte satisfait. J’ai eu un peu peur au début, bien sûr. Mais je me suis dit que si j’étais arrivée jusque-là, je pouvais aller encore plus loin.

Finalement, qu’est-ce qu’un bon service ?

Pour moi, un bon service est un service qui paraît simple. J’aime quand le client se sent parfaitement à l’aise, qu’il profite pleinement du moment sans voir tout le travail qui se cache derrière. Il ne doit pas percevoir les difficultés, les préparatifs ou l’organisation nécessaire pour que tout fonctionne. C’est cela, l’élégance du service : la discrétion.

DERRIÈRE CHAQUE CLIENT, UNE HISTOIRE

Vous observez les clients toute la journée. Qu’est-ce que ce métier vous a appris sur les êtres ?

Il m’a appris que l’écoute est essentielle. Derrière chaque client se cache une personnalité différente, avec des attentes, des envies et une histoire qui lui est propre. Observer, écouter et comprendre permet d’offrir une expérience plus juste et plus humaine. C’est ce qui fait toute la richesse de notre métier.

Existe-t-il un geste, une attention auxquels vous accordez une importance particulière ?

Oui. Le premier regard et le premier sourire. Pour moi, tout commence au moment où le client franchit la porte. J’aime que les équipes soient présentes avec un vrai sourire, qu’elles prennent le temps de dire : “Bonjour Madame”, “Bonjour Monsieur”, “Bienvenue à La Littorine”. Cela paraît simple, mais ces mots ont beaucoup d’importance. Chaque client doit se sentir reconnu dès son arrivée. Ce sont ces petites attentions qui font toute la différence.

Y a-t-il un moment du service que vous préférez entre tous ?

J’aime particulièrement le début du service. Lorsque les clients s’installent et découvrent la vue sur la Méditerranée, il se passe quelque chose de très particulier. On voit souvent leur regard se tourner vers la mer. À cet instant, ils oublient leur quotidien, ils déconnectent. C’est un moment que je trouve très beau. On sent qu’ils commencent réellement à profiter de leur expérience.

QUAND LES CLIENTS REVIENNENT, LE PARI EST GAGNÉ

Quelle est la plus belle marque de reconnaissance qu’un client puisse vous témoigner ?

Pour moi, ce n’est pas forcément un compliment en fin de repas. La plus belle reconnaissance, c’est lorsqu’un client revient année après année et demande à retrouver la même équipe. Cela signifie que nous avons créé un lien, laissé un souvenir positif et marqué son expérience. Bien sûr, c’est important qu’il se souvienne d’un plat ou d’un vin. Mais lorsqu’il se souvient des personnes qui l’ont accueilli, c’est encore plus fort.

Au cours de ces onze années, y a-t-il une expérience qui vous a particulièrement marquée ?

Je ne pourrais évoquer une expérience en particulier. Mais ce qui m’a marquée au cours de ces onze années, c’est que lorsque je suis arrivée en France, je ne parlais pas français. Pourtant, les clients pour la plupart ont été incroyablement bienveillants avec moi. Ils prenaient conscience de mes difficultés mais aussi de mon envie de bien faire. Cela m’a appris qu’il n’y a pas que les mots qui comptent. Il y a le sourire, l’attention portée aux autres, la sincérité. Ce sont des langages universels qui dépassent les barrières de la langue. Et c’est quelque chose que je trouve magnifique dans ce métier.

TRANSMETTRE POUR FAIRE GRANDIR

Quelle place la transmission occupe-t-elle dans votre métier ?

Elle joue un rôle essentiel. J’ai été à la place de ces jeunes qui arrivent sans expérience ou qui doutent d’eux-mêmes. On m’a fait confiance, on m’a accompagnée et guidée. Aujourd’hui, j’essaie de transmettre à mon tour ce que l’on m’a donné. Je dis souvent que La Littorine est une école de la vie. Nous apprenons bien sûr les techniques du métier, mais aussi beaucoup d’autres choses : prendre soin de sa présentation, repasser une chemise, dresser une table, soigner chaque détail, adopter la bonne attitude. Mon objectif est de leur donner toutes les clés pour qu’ils puissent ensuite briller où qu’ils aillent.

Voyez-vous concrètement les résultats de cette transmission ?

Oui, et c’est très gratifiant. De nombreux stagiaires qui ont commencé chez nous travaillent aujourd’hui en CDI à nos côtés. D’autres reviennent chaque année pour leurs stages ou leurs saisons. Cela montre qu’ils apprennent, qu’ils évoluent et qu’ils se sentent bien ici. C’est une grande satisfaction.

UNE MAISON OÙ CHAQUE DÉTAIL RACONTE UNE HISTOIRE

Comment décririez-vous l’atmosphère de La Littorine à quelqu’un qui ne la connaît pas ?

Je dirais que c’est une maison où l’on se sent immédiatement bien. Il y a l’élégance du lieu, bien sûr, avec cette situation exceptionnelle au bord de la mer. Mais il y a aussi quelque chose de très familial et de chaleureux. Les gens ont envie de revenir. Nous avons beaucoup de clients fidèles et cela dit beaucoup de l’esprit de la maison.

Qu’est-ce qui rend l’établissement unique selon vous ?

Chaque détail raconte une histoire. Les nappes sont brodées différemment, la vaisselle est choisie en fonction des créations du chef, les œuvres d’art qui habillent les murs proviennent souvent d’artistes locaux. Même les chaises du restaurant datent de 1964 et ont été restaurées pour continuer à vivre aujourd’hui. Rien n’est laissé au hasard. Nous travaillons avec des produits de saison, une cuisine profondément tournée vers la Méditerranée et une cave qui met largement en valeur les vignerons de la région. C’est une maison familiale, attachée à son territoire et à ceux qui le font vivre.

“JE N’AI JAMAIS RETROUVÉ AILLEURS CE QUE CE MÉTIER M’APPORTE”.

Quelles sont les qualités indispensables pour durer dans les métiers de la salle ?

La passion, la patience, la générosité et la capacité d’adaptation. Il faut aimer les gens, aimer travailler en équipe et conserver chaque jour le même niveau d’exigence et d’enthousiasme. Sans cela, je pense que ce métier devient très difficile.

Pourriez-vous faire autre chose aujourd’hui ?

Honnêtement, non. Bien sûr, je réfléchis parfois à l’avenir. Peut-être qu’un jour j’aurai envie d’ouvrir ma propre affaire ou de faire évoluer mon parcours. Mais chaque fois que je me pose la question, je réalise que je ne retrouve nulle part tout ce que ce métier m’apporte. La relation humaine, les émotions, l’énergie des équipes, la satisfaction de faire plaisir aux autres… Je n’ai jamais trouvé ailleurs ce mélange unique. C’est sans doute pour cela que, onze ans après mon arrivée à La Littorine, je suis toujours aussi passionnée.