Questionnaire épicurien avec Beatriz Garrigo, peintre et céramiste

0
4456

Peintre, céramiste et amoureuse des tables généreuses

Née à Barcelone et installée depuis de nombreuses années en Catalogne nord, Beatriz Garrigo partage sa vie entre peinture, céramique et art de vivre méditerranéen. Dans son atelier, les couleurs éclatent comme un hommage permanent à son territoire et composent un univers peuplé de poissons, de fleurs, d’oiseaux et de fruits. Vases monumentaux, assiettes peintes, plats de présentation, cruches ou grandes jarres côtoient aquarelles et toiles dans une œuvre où l’art et la vie quotidienne dialoguent sans cesse. Exposées en France comme à l’étranger, ses créations célèbrent une Méditerranée généreuse, lumineuse et profondément poétique. Une philosophie qui se retrouve naturellement dans son rapport à la gastronomie. Car pour Beatriz Garrigo, la beauté se trouve aussi bien dans une œuvre accrochée à un mur que dans une assiette partagée en famille. Entre souvenirs d’enfance, cuisine catalane, convivialité et admiration pour le travail de Christophe Comes, elle nous ouvre les portes d’un univers où la création et le plaisir de la table ne font qu’un.

Quel est votre premier souvenir gourmand ?
Je crois que c’est quelque chose de très simple. Dans ma famille, on cuisinait énormément. Quand on préparait des gâteaux, on mélangeait les jaunes d’œuf avec du sucre. J’adorais manger ce mélange cru avant même que le gâteau soit prêt. Aujourd’hui encore, quand je cuisine avec mes petits-enfants et que nous confectionnons des pâtisseries, ce geste me ramène immédiatement à mon enfance. C’est ma véritable madeleine de Proust.

Vous êtes née à Barcelone et vivez depuis longtemps à côté de Perpignan. Y a-t-il une saveur ou un plat qui résume à lui seul ce lien entre ces deux endroits ?
Il y en a beaucoup. Les deux Catalognes partagent énormément de choses. J’aime particulièrement tout ce qui est lié aux légumes grillés, les escalivades, ces légumes cuits au four que l’on mange ensuite avec de l’huile d’olive. Et puis il y a toute la cuisine de la mer : les sardines, les calamars, les chipirons. J’aime aussi beaucoup les plats “mar i muntanya”, ces recettes typiquement catalanes qui mélangent viande et poisson. Ce sont des saveurs qui existent aussi bien au nord qu’au sud de la frontière.

Y a-t-il un plat qui vous ramène immédiatement à votre enfance ?
Pas un en particulier. Chez nous, la cuisine occupait une place immense. Nous passions beaucoup de temps autour des fourneaux et de la table. C’était un lieu de vie.

Qui vous a transmis le goût de la table ?
Ma grand-mère, sans aucun doute. Elle avait vécu la guerre civile espagnole et elle nous a appris à cuisiner des plats simples, économiques, mais délicieux. Elle savait transformer les restes et les fonds de placard en véritables repas. Ma mère cuisinait beaucoup également, et nous participions tous. Et puis il y avait mon père. Lui adorait préparer la paella. Tous les week-ends, il réunissait la famille autour d’un immense plat. C’était son domaine réservé. J’ai grandi dans cette culture où la cuisine et la table faisaient partie du quotidien.

Si vous étiez un plat, quel est celui qui raconterait le mieux votre personnalité ?
Je crois que ce serait un riz noir. C’est un plat généreux, convivial, qui rassemble. J’aime les choses simples mais profondes, les recettes qui racontent un territoire et qui donnent envie de partager un moment ensemble.

Vous créez des objets qui accueillent la cuisine des autres. Selon vous, une belle assiette peut-elle changer la façon dont on goûte un plat ?
Le plus important restera toujours que ce soit bon. Mais quand c’est beau, c’est encore mieux. Une belle présentation ajoute quelque chose à l’expérience. Elle prépare le regard, elle crée une émotion avant même la première bouchée. Ce n’est pas l’essentiel, mais cela participe au plaisir.

Quand vous imaginez une nouvelle pièce, pensez-vous déjà au repas qu’elle pourrait accueillir ?
Parfois oui. Si je réalise un grand plat, je peux imaginer ce qu’il va contenir. Je pense à certains usages, à certaines recettes. Et puis parfois non. Je travaille simplement avec une couleur, une forme ou une envie du moment. Il n’y a pas toujours une fonction précise au départ.

Mangez-vous davantage avec les yeux ou avec les papilles ?
Avec les deux. Quand un plat arrive à table, la première réaction est souvent visuelle. À La Galinette par exemple, lorsqu’un plat est apporté, on se dit immédiatement : “Waouh !” Tout est présenté avec beaucoup de poésie, de couleurs, de délicatesse. On sent qu’il y a de l’amour et de la générosité derrière chaque assiette. Les yeux sont les premiers à goûter. Ensuite viennent les papilles.

Est-ce que vous cuisinez ? Et si oui, qu’aimez-vous préparer pour vos proches ?
J’adore cuisiner. Chez moi, le déjeuner et le dîner sont des moments très importants. J’aime que tout le monde soit réuni autour de la table. C’est là que l’on prend des nouvelles des uns et des autres, que l’on voit si quelqu’un va bien ou moins bien, que l’on partage vraiment. Je cuisine des plats assez traditionnels. J’aime beaucoup préparer un riz noir aux seiches. J’aime aussi les recettes catalanes familiales, les plats mijotés, les boulettes, toutes ces cuisines de transmission.

La cuisine vous inspire-t-elle ?
La Méditerranée est partout dans mon travail. Les poissons, les légumes, les fleurs, les agrumes… Tout ce qui m’entoure peut devenir un sujet de peinture ou une source d’inspiration pour une pièce en céramique. Quand je cuisine un poisson, quand je vois certains légumes ou certains fruits, j’ai souvent envie de les peindre. Tout est lié.

Le vin, qu’est-il pour vous : un plaisir, une culture ou un rituel ?
Je vais être honnête, je ne bois pas de vin. Je suis une grande migraineuse et je supporte très mal les tanins. J’apprécie ce qu’il représente culturellement, mais je préfère être sincère : je ne suis pas une spécialiste.

Un souvenir agréable de gastronomie ?
Il est très récent. C’était ce printemps, à La Terrasse de La Galinette. Nous étions en famille, avec l’un de mes enfants et mes petits-enfants. Il n’y avait pas beaucoup de monde ce jour-là, nous avons pu prendre notre temps, discuter, partager. Pour les enfants, c’était une véritable découverte. Je garde un souvenir très fort de ce moment de convivialité.

Qu’est-ce qui vous touche dans une table comme celle de Christophe Comes ?
Ce qui me touche le plus, c’est sa démarche. Tout commence par une graine. À partir de là, il construit un univers complet : le potager, les fleurs, les agrumes, les légumes, puis les assiettes. Quand je me promène dans son jardin, j’ai immédiatement envie de peindre. Les odeurs, les couleurs, les arbres, les fleurs… Tout est inspirant. J’aime profondément cette idée qu’une cuisine puisse naître directement du vivant. Il y a une dimension créative très forte dans cette approche.

Selon vous, qu’est-ce qui fait la différence entre un repas que l’on mange et un repas dont on se souvient ?
Pour moi, ce n’est pas seulement ce qu’il y a dans l’assiette. Bien sûr, il faut que ce soit bon. Mais ce dont on se souvient vraiment, c’est de l’ambiance, de la convivialité, du plaisir partagé. Quand on sort heureux d’un repas, en ayant passé un moment agréable avec les personnes qui nous entourent, alors on s’en souvient.

Si vous deviez créer une collection de vaisselle pour un seul chef au monde, duquel s’agirait-il ?
Je ne saurais pas répondre. En revanche, j’ai déjà eu l’occasion de créer une série d’assiettes pour Jean-François Piège. Il m’avait donné une totale liberté de création. C’était une expérience très intéressante.

Si vous organisiez un dîner idéal, qui inviteriez-vous et que serviriez-vous ?
J’inviterais ma famille, mes enfants, mes petits-enfants, mes amis. Et puis j’aime beaucoup cette tradition espagnole qui consiste à accueillir les gens qui arrivent à l’improviste. Souvent, on découvre vraiment les personnes autour d’une table. Je préparerais certainement un grand riz noir. C’est un plat qui rassemble et qui invite à la conversation.

Votre plaisir coupable ?
Le chocolat noir. Je termine presque toujours un repas avec un carré de chocolat noir. Et s’il y en a un second qui suit, je ne vais pas me battre contre l’envie…

 

PHOTOS © LAURINE PAUMARD