À 30 ans, Oriol Sola représente la quatrième génération d’une famille d’éleveurs installée à Sahorre, dans le Conflent. Entre estives et sélection génétique, il perpétue un métier appris depuis l’enfance, avec une conviction : pour continuer à vivre de l’élevage en montagne, il faut savoir évoluer.
« Moi, j’ai 30 ans, je n’ai que ça pour vivre.Il faut un minimum »
Une histoire de famille
À Sahorre, au cœur du Conflent, les montagnes ne servent pas de décor. Elles dictent les saisons, les déplacements des troupeaux, la quantité de foin disponible, les journées de travail et, parfois, les décisions d’une vie. Pour Oriol Sola, elles racontent aussi une histoire familiale. Celle de quatre générations d’éleveurs dont il est aujourd’hui le dernier maillon. Lorsqu’il était enfant, son grand- père venait le chercher à la sortie de l’école.
Très vite, il apprend le métier. “J’ai toujours eu la fibre animale” , résume-t-il. Son père s’installe en 1983. Sa mère, elle, vient d’un tout autre univers : pharmacienne de formation, elle change radicalement de vie en 2007, à 50 ans, pour rejoindre l’exploitation et relancer une activité que la génération précédente avait abandonnée : la transformation laitière et la fabrication de fromage. Oriol, lui, ne laisse guère de place au doute. Dès la troisième, il annonce qu’il veut s’installer. Sa mère insiste néanmoins pour qu’il poursuive ses études. Il obtient un bac STAV, Sciences et technologies de l’agronomie et du vivant, puis part à Marvejols suivre un BTS Productions animales, en même temps que son frère. Mais contrairement à ce qu’il imaginait adolescent, il ne revient pas immédiatement sur l’exploitation familiale. Pendant trois ans et demi, il travaille pour une coopérative comme technicien et technico-commercial. En 2020, une opportunité foncière accélère les choses. Des terres se libèrent. Oriol rejoint alors officiellement ses parents au sein de l’exploitation familiale.
Deux troupeaux, deux vocations
Aujourd’hui, la ferme conserve ses deux activités historiques : le lait et la viande. Pour la production laitière, la famille élève des Brunes des Alpes, dont Oriol apprécie notamment la richesse du lait en matière grasse pour la fabrication des fromages. Pour la viande, il travaille avec la Gascogne des Pyrénées. Le troupeau allaitant compte une cinquantaine de mères. Ici, pas de croisements : Oriol a choisi de travailler en race pure. Une décision qui accompagne une autre dimension de son métier devenue essentielle depuis son installation : la sélection génétique. Il observe les lignées, choisit les reproducteurs, cherche à améliorer les qualités de la race et participe à des concours. Les médailles accumulées depuis quelques années sont là, mais il les évoque sans grandiloquence. Derrière la génétique, il y a une idée précise de l’animal qu’il souhaite produire. Avec la Gascogne des Pyrénées, Oriol recherche d’abord les qualités de viande : “le persillé, le goût et la tendreté” . Il ne veut pas simplement “faire des veaux pour faire des veaux”. Il veut comprendre ce qu’il produit, l’améliorer et savoir comment cette viande sera ensuite travaillée.

Le rythme de la montagne
À Sahorre, l’année est réglée par l’altitude. Les mises bas commencent à l’automne, au retour des estives. De juin jusqu’à la fin septembre ou la mi-octobre, une partie du troupeau gagne les pâturages d’altitude. Oriol dispose de deux estives. Selon les secteurs, les animaux peuvent monter jusqu’à environ 2 400 mètres. “Ce sont de grandes marcheuses” , sourit-il à propos de ses Gascognes. L’estive est une tradition, mais elle répond surtout à une nécessité très concrète. Pendant que les vaches profitent de vastes pâturages en altitude, les terres autour de l’exploitation peuvent être consacrées à la production du foin nécessaire pour l’hiver. Lorsque les animaux redescendent, ils profitent encore des prés autour de la ferme avant de rejoindre les bâtiments pour l’hiver. L’exploitation produit une partie de son propre foin et complète ses besoins par quelques achats. Oriol assume aussi son choix de rentrer les animaux pendant les mois les plus froids. À environ 750 mètres d’altitude, les hivers peuvent être rudes. “J’aime bien les soigner, qu’ils soient bien” , explique-t-il simplement. Cette organisation s’inscrit dans une histoire bien plus ancienne que celle de la famille Sola. Sur une partie de la montagne, les éleveurs du village bénéficient de droits d’usage ancestraux, formalisés depuis plusieurs siècles.

Produire, mais surtout valoriser
C’est peut-être ici que le parcours d’Oriol prend tout son sens. Parce qu’il a travaillé en coopérative et à l’abattoir avant de s’installer, le jeune éleveur connaît les réalités économiques qui se cachent derrière chaque animal. Aujourd’hui, sa commercialisation passe intégralement par Transhumància. Un fonctionnement qu’il défend pour une raison essentielle : il lui apporte de la stabilité et lui permet de se concentrer sur son métier d’éleveur. “Je sais que dans un mois, je serai payé”, résume-t-il. Derrière cette phrase se cache l’un des enjeux majeurs de son quotidien : la trésorerie. Son père travaillait autrefois selon un schéma beaucoup plus saisonnier. Les animaux partaient en montagne, redescendaient, puis étaient vendus sur une période relativement concentrée. Oriol a changé cette organisation. Il constitue désormais différents lots, fait tourner les animaux et étale davantage les sorties afin de disposer de ventes au fil de l’année. Ce système impose encore plus d’anticipation et de contraintes, mais il lui permet de lisser les revenus. Une nécessité pour celui qui rappelle qu’il a 30 ans, et que l’exploitation n’est pas seulement un patrimoine familial : c’est son travail et son unique source de revenus.
De l’éleveur à la table
C’est également par cette organisation qu’Oriol travaille avec Stéphane Balluet. Parce que la viande ne disparaît pas de son horizon une fois l’animal vendu. Les échanges avec les professionnels de la restauration lui permettent de connaître leurs attentes et de confronter le résultat à leur regard. Avec Stéphane Balluet, la discussion peut aller jusqu’au choix et à la finition d’un animal. Le chef lui fait part de ses attentes, Oriol essaie, ajuste et observe le résultat. Pour l’éleveur, cette relation constitue elle aussi une forme de circuit court. Ce dialogue donne du sens à la production. L’éleveur sait où va sa viande et comment elle est travaillée ; le chef connaît celui qui l’a produite, son territoire et ses méthodes. Entre les deux, la confiance remplace une partie de l’anonymat qui peut parfois caractériser les filières alimentaires.
S’adapter pour rester
Derrière la sérénité apparente des montagnes, Oriol ne cache pourtant rien des difficultés du métier. À la question de l’avenir, deux mots arrivent rapidement : “le climat et le territoire” . L’évolution climatique oblige les éleveurs à s’adapter en permanence. À cela s’ajoutent les charges, la nécessité de maintenir une trésorerie régulière et un temps de travail qui laisse peu de place au reste. Oriol a repris le cheptel familial qu’il a complété par une dizaine de vaches ; et il a surtout développé davantage la partie engraissement. Un choix économique autant qu’un choix d’éleveur : mieux finir les animaux permet aussi de mieux rémunérer le travail réalisé en amont. Mais cette réalité souligne une fragilité plus large. Son installation a été possible parce qu’il existait déjà une exploitation. Pour un jeune qui souhaiterait aujourd’hui devenir éleveur sans être issu du milieu agricole, il juge l’investissement extrêmement difficile à supporter. La transmission devient alors une question centrale. Sa mère vient de prendre sa retraite. Son père approche également de la fin de sa carrière. Son frère possède son propre troupeau du côté de Prades. Et Oriol sait qu’il ne pourra pas, seul, absorber toutes les activités autrefois réparties entre plusieurs personnes. La production fromagère, notamment, pourrait ne pas continuer sous sa forme actuelle. Non par désintérêt, mais parce qu’il s’agit d’une activité à part entière.
À Sahorre, le jeune éleveur ne cherche pas simplement à préserver l’exploitation familiale. Il cherche les moyens de lui assurer un avenir. Dans un métier où l’on parle beaucoup de tradition, Oriol rappelle finalement une évidence : pour transmettre,il faut d’abord réussir à durer.


























