UNE CITÉ CATALANE OÙ L’HISTOIRE SE RACONTE ENCORE AU PRÉSENT
À Prats-de-Mollo-la-Preste, il faut prendre son temps. Pour la route d’abord, qui remonte le Haut- Vallespir jusqu’à cette cité fortifiée accrochée à la montagne. Pour ses ruelles ensuite, son fort, son église baroque, ses tables et ses traditions. Ici, mille ans d’histoire n’ont rien d’une carte postale figée : ils continuent de se vivre, de se raconter et, surtout, de se transmettre.

AU BOUT DE LA ROUTE
Claude Ferrer a une jolie façon de répondre à ceux qui lui demandent combien de kilomètres séparent Perpignan de Prats-de-Mollo : “On ne parle pas en kilomètres, on parle en temps” . La formule ressemble à l’homme, chaleureux, volontiers malicieux, mais elle dit aussi quelque chose de sa ville. Prats-de-Mollo se mérite un peu. Il faut remonter le Vallespir, suivre le Tech et regarder progressivement le paysage se resserrer et la montagne prendre toute la place. Puis apparaît la cité, à quelque 700 mètres d’altitude, dominée par le Fort Lagarde.
Ici commence un territoire immense qui grimpe jusqu’à 2 500 mètres, au cœur du massif du Canigou. Prats-de-Mollo possède ce charme particulier des villes qui n’ont pas eu besoin de fabriquer leur décor. Dans la partie basse, les anciennes maisons bourgeoises et les commerces ; plus haut, les ruelles étroites et escarpées conservent leur allure médiévale. Autour, les remparts, les chemins de ronde, les échauguettes, les portes fortifiées et, au-dessus de tout cela, le Fort Lagarde. Après le traité des Pyrénées de 1659 et le rattachement du Roussillon à la France, la place devient stratégique ; l’enceinte médiévale sera remaniée au XVIIe siècle selon le projet de Vauban.
DES PIERRES, MAIS SURTOUT DES HISTOIRES
Claude Ferrer en parle avec la gourmandise de celui qui connaît presque chaque pierre. Maire depuis 2014, il revendique un “patrimoine exceptionnel” et s’amuse de sa disproportion avec les quelque 1 200 habitants de la commune. Il suffit de pousser la porte de l’église Saint- Just-et-Sainte-Ruffine pour le comprendre. Un premier édifice religieux existait déjà ici à la fin du Xe siècle. Reconstruite et transformée au fil des siècles, l’église témoigne aujourd’hui de la richesse de l’art baroque catalan. Puis il y a le Fort Lagarde, la Tour de Mir, l’ermitage Notre-Dame-du-Coral, les chapelles, les fontaines, les maisons serrées les unes contre les autres… À Prats-de-Mollo, le patrimoine ne se visite pas seulement : il accompagne la promenade. Et parfois, la grande Histoire se glisse dans les anecdotes. Claude Ferrer aime ainsi raconter le lien inattendu qui unit Prats-de-Mollo à la famille Grimaldi : en 1749, Charles-Auguste Grimaldi, frère du prince Honoré III de Monaco et alors commandant de la garnison du Fort Lagarde, meurt à Prats-de-Mollo pendant une épidémie de variole et est enterré dans l’église. Un récit que le maire contribuera, des siècles plus tard, à remettre en lumière jusqu’à accueillir le prince Albert II dans sa ville.


UNE FRONTIÈRE QUI RACONTE LES HOMMES
Mais l’histoire la plus intime de Prats-de-Mollo se trouve peut-être de l’autre côté de la montagne. Ici, l’Espagne n’est jamais très loin. Elle est dans la langue, dans les familles, dans les assiettes et dans la mémoire. En 1939, lors de la Retirada, Prats-de-Mollo devient l’un des lieux de passage des républicains espagnols fuyant le franquisme. Claude Ferrer évoque quelque 100 000 personnes arrivées par la montagne en quinze jours et une population locale qui ouvre maisons, mas, école et bâtiments publics pour accueillir ceux qui n’ont plus rien.
“Ici, on a su se partager la misère” , résume-t-il. Chez lui, cette histoire est aussi familiale. Fils d’un réfugié espagnol arrivé en France enfant, il est, raconte-t-il, le premier maire de Prats-de-Mollo issu de la Retirada. Son père avait sept ans lorsqu’il quitta l’Espagne avec ses parents. Il ne put y retourner que trente ans plus tard. Difficile, dès lors, de considérer la frontière comme une simple ligne sur une carte. Prats-de-Mollo regarde naturellement vers la Catalogne du Sud et travaille aujourd’hui encore sur des projets transfrontaliers. La montagne sépare peut-être deux pays ; elle n’a jamais vraiment séparé les histoires.
ICI, L’OURS DESCEND ENCORE DE LA MONTAGNE
Et puis arrive l’Ours. À Prats-de-Mollo, inutile de demander si la Fête de l’Ours est encore une tradition vivante. Claude Ferrer a lui-même porté la peau pendant dix ans avant d’endosser, jusqu’à récemment, le rôle du Barbier, celui qui, à la fin de la fête, maîtrise symboliquement l’animal, le rase et lui rend figure humaine. Chaque hiver, la ville rejoue ainsi une légende ancestrale. On raconte qu’un ours, épris d’une jeune bergère, l’aurait enlevée dans la montagne. Des hommes seraient partis à sa poursuite, auraient capturé l’animal puis l’auraient rasé : sous les traits de la bête serait alors apparu un homme. Dans les rues de Prats-de-Mollo, la légende reprend vie. Couverts de peaux et noircis d’un mélange de suie et d’huile, les Ours descendent dans la ville et se lancent à la poursuite de la foule, avec une attention toute particulière pour les jeunes filles, qu’ils cherchent à attraper et à marquer de noir. Puis viennent les Barbiers : ils maîtrisent les Ours et les rasent, achevant symboliquement leur transformation des animaux en hommes. Spectaculaire, oui. Folklorique au sens décoratif du terme, certainement pas. La tradition est suffisamment forte pour que les Fêtes de l’Ours des Pyrénées soient inscrites depuis 2022 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. “Il faut le voir”, prévient simplement le maire. Difficile de
trouver meilleure invitation.

LA MONTAGNE PASSE AUSSI À TABLE
Une ville de cette taille avec autant de restaurants a forcément quelque chose à raconter dans l’assiette. Claude Ferrer en compte sept dans le centre, et défend avec enthousiasme cette identité gastronomique nourrie par la montagne. Car autour, de Prats-de-Mollo, les producteurs sont encore là. Élevages bovins et ovins, fromages de brebis et de chèvre, produits de cueillette : le Haut-Vallespir fournit une matière première qui parle directement du paysage. Le maire y tient particulièrement. “Ce sont eux qui façonnent notre paysage et qui nous nourrissent” , dit-il des agriculteurs qu’il souhaite voir rester et s’installer sur le territoire. Ici, la gastronomie n’est donc jamais très éloignée de la géographie. Les pentes, l’altitude, les pâturages, le climat déterminent ce que l’on élève et ce que l’on produit. Et le changement climatique commence même à faire naître de nouvelles idées : Claude Ferrer raconte avoir déjà été interrogé par des vignerons sur la possibilité de planter un jour quelques vignes plus haut dans la vallée.
LE GOÛT DU PRATS
Reste une gourmandise presque disparue dont le maire parle avec une affection immédiate : le Pratéen. Un gâteau emblématique de la ville, proche dans son principe du quatre-quarts mais, insiste Claude Ferrer avec un sens certain de la formule, “bien meilleur qu’un quatre quarts” puisqu’“il est fait ici”. Autrefois, après la Fête de l’Ours, on se retrouvait dans les maisons et les cafés pour manger le Pratéen trempé dans du vin cuit ou du vin doux. Les pâtisseries et boulangeries de la ville le fabriquaient alors couramment. La tradition s’est effacée avec leur disparition, mais l’envie de la faire revivre demeure.
C’est peut-être cela, finalement, qui rend Prats-de-Mollo si singulière. Ici, le patrimoine n’est pas seulement ce que l’on montre, mais ce que l’on continue de faire. On porte encore la peau de l’Ours, on transmet les récits de la Retirada, on élève sur les pentes, on cuisine les produits de la vallée et l’on se souvient d’un gâteau que l’on trempait autrefois dans le vin doux. Rien n’a tout à fait disparu tant qu’il reste quelqu’un pour le raconter. Bien sûr, il y a le Fort Lagarde, les remparts, l’église, les ruelles escarpées et cette montagne omniprésente. Mais ce qui reste de Prats-de-Mollo tient peut-être davantage à ce que l’on ne photographie pas : une mémoire encore vive, des traditions qui appartiennent toujours à ceux qui les célèbrent, et cette manière farouche de rester fidèle à ce que l’on est. Au bout du compte, Prats-de Mollo ne ressemble finalement à rien d’autre qu’à elle-même. Claude Ferrer avait raison : ici, mieux vaut ne pas compter les kilomètres. Certains endroits valent surtout le chemin que l’on parcourt pour les atteindre.

LA PRESTE, L’AUTRE VISAGE DE PRATS
À quelques kilomètres de la cité, la route poursuit son chemin vers La Preste et change encore de décor. La montagne se resserre et l’eau devient l’autre richesse du territoire. La réputation des eaux thermales de La Preste est ancienne : leurs bienfaits sont attestés dès le XIVe siècle. Aujourd’hui, la station thermale accueille notamment des cures liées aux affections génito-urinaires, à la rhumatologie et au métabolisme.
Une autre manière de découvrir Prats-de-Mollo : plus calme, plus contemplative, avec toujours la montagne à portée de regard.
INFOS
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66230 PRATS-DE-MOLLO-LA-PRESTE
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Prats-de-Mollo-la-Preste – site officiel














