Cécile Hernandez avec Alain Delprat
Sur les rives de l’étang de Saint-Estève, Cécile Hernandez retrouve Alain Delprat pour un questionnaire épicurien qui bouscule quelques idées reçues. Végétarienne, avec une consommation sans sucre ajouté et presque sans gluten, la championne a fait de son alimentation un choix de vie autant qu’un allié de sa performance. Face à elle, le chef défend une cuisine capable de s’adapter sans jamais renoncer au goût.

Alain, pourquoi avoir choisi d’inviter Cécile pour ce questionnaire épicurien ?
Alain Delprat : Nous nous sommes vraiment rencontrés il y a environ trois mois, lors de sa fête de retour de médaille. Je la connaissais évidemment médiatiquement, mais nous n’avions jamais vraiment eu l’occasion d’échanger. Ce soir-là, il y avait énormément de monde et je n’osais pas forcément l’aborder. Mais Nous avons discuté et le courant est très bien passé. Je suis élu municipal à Saint-Estève, et Cécile a justement été nommée citoyenne d’honneur de la ville le 14 juillet. Je suis très heureux de la connaître aujourd’hui. C’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup, notamment pour sa manière d’aborder la vie et cette force incroyable qu’elle dégage.
Cécile, justement, que représente pour vous cette nomination de citoyenne d’honneur de Saint-Estève ?
Cécile Hernandez : Je suis Stéphanoise depuis toujours. Je suis profondément amoureuse de ce département. Je l’appelle mon petit Hollywoodncatalan parce qu’il offre tous les décors : la mer, la montagne, la nature… C’est ici que sont mes ressources, ma fille, mes chats, tout ce qui me rend heureuse. Quand on passe près de 200 jours par an loin de chez soi, retrouver cet endroit est essentiel. Être citoyenne d’honneur, c’est être fière de porter les couleurs de Saint-Estève, mais également ses valeurs. C’est une ville dynamique, sportive, qui m’a beaucoup donné. J’essaie simplement de lui rendre un peu de ce qu’elle m’apporte.
Si l’on revient à la gastronomie, quel est votre premier souvenir de cuisine ?
Cécile Hernandez : Les boles de picolat de maman ! C’est vraiment ma madeleine de Proust.
Je revois ma mère les préparer sur la table de la cuisine. Il y avait de la farine partout et elle façonnait tout à la main. Ce sont surtout les gestes de ma mère dont je me souviens. Et puis les grandes tablées… Elle adorait recevoir.
Votre alimentation est aujourd’hui très différente. Vous êtes végétarienne, vous ne consommez plus de sucre ajouté et très peu de gluten. Comment ces choix se sont-ils construits ?
Cécile Hernandez : Pour la viande et le poisson, c’est d’abord une question de respect de la cause animale. J’ai arrêté la viande vers 19 ans. Je suis partie une semaine à Chamonix pour un stage de snowboard. J’ai discuté avec des gens qui m’ont fait découvrir certaines réalités et je me suis dit : “Je ne peux plus cautionner cela” . J’ai donc arrêté. Pour le sucre, le déclic est arrivé après une blessure, en 2017. Le gluten est venu plus récemment, là encore à la suite d’une blessure.
Avec ma sclérose en plaques et les inflammations du système nerveux central, j’ai voulu voir si changer mon alimentation pouvait m’aider. J’ai supprimé le gluten et j’ai constaté de vraies améliorations : je tremble moins et je parviens notamment à rester concentrée plus longtemps. Je précise toujours que c’est mon expérience. Chaque personne est différente. Aujourd’hui, mon médecin me conseille d’ailleurs de réintroduire ponctuellement un peu de gluten parce qu’en l’ayant totalement supprimé, je suis devenue très intolérante.
Avec le sport de haut niveau, cela doit demander une organisation considérable…
Cécile Hernandez : Oui, parce qu’il faut tout calculer. Je dépense beaucoup d’énergie, donc je dois évidemment apporter suffisamment de nutriments à mon corps. Quand je pars en déplacement, j’ai même droit à un sac supplémentaire ! Il faut apprendre à cuisiner autrement. Je cuisine énormément le tofu, par exemple. Il va prendre le goût de ce que vous lui apportez. Je le fais mariner, je mets des épices… On peut vraiment préparer une multitude de choses.

Alain Delprat : J’en cuisinais déjà il y a quarante ans en Suisse ! La France a mis davantage de temps à développer cette culture.
Cécile Hernandez : Et comme je mange énormément de légumes, je suis devenue très exigeante sur leur qualité. Il faut qu’ils aient du goût. Une tomate hors saison qui n’a aucun goût,cela ne m’intéresse pas.
On associe encore parfois végétarisme, restrictions alimentaires et absence de gourmandise. Cela vous agace-t-il ?
Cécile Hernandez : Complètement, parce que c’est faux ! Un jour, j’ai invité des amis à dîner et j’ai préparé des spaghettis de maïs avec une
bolognaise végétarienne. Tout le monde a mangé en pensant que c’était une bolognaise classique. Ils ont trouvé ça très bon. Tout dépend de la façon dont on cuisine. On peut mettre des épices, faire mariner les aliments, travailler les textures.
Le végétarisme n’empêche absolument pas la gourmandise. Au contraire, cela oblige parfois à être plus créatif.
Alain Delprat : Aujourd’hui, c’est devenu beaucoup plus courant pour les chefs. Mais personnellement, j’ai toujours essayé de prendre cela comme un défi. Je ne voulais surtout pas simplement envoyer une salade. Finalement, c’était une source de créativité. Et c’est aussi cela, la cuisine.
Cécile Hernandez : C’est exactement ça. Et je ne veux surtout pas que mon alimentation devienne une contrainte pour les autres. Souvent, je regarde simplement les accompagnements proposés sur la carte et je demande au chef s’il peut me composer une assiette avec cela. À partir du moment où je suis avec des personnes que j’aime et que mon corps a ce dont il a besoin, je peux être parfaitement heureuse avec une pomme de terre et deux œufs.
Finalement, tous ces choix vous ont-ils donné une conscience particulière de votre corps ?
Cécile Hernandez : Complètement. Aujourd’hui, je choisis ce que je veux faire entrer dans mon corps, dans ma vie et dans mon quotidien. Je suis alignée avec la personne que je suis. La maladie m’a transformée. En 2002, je me suis réveillée paralysée. On m’a dit que je ne remarcherais jamais, que je ne ferais plus de sport. Aujourd’hui, j’ai cinq médailles aux Jeux. On m’a aussi dit que je n’arriverais jamais à courir. Depuis quelques mois, je cours et j’ai déjà fait plusieurs 10 kilomètres. Plus on me dit que quelque chose est impossible, plus j’ai envie de le faire. Mais derrière tout cela, il y a énormément de travail. Je ne vis pas mon alimentation ou mon hygiène de vie comme des sacrifices. Ce sont simplement mes choix. Je ne bois pas d’alcool non plus. Les gens associent parfois le fait de ne pas boire ou de manger différemment à une forme de privation. Moi, je ne le ressens absolument pas de cette manière.
Ce sont ma philosophie et mon hygiène de vie. Elles me permettent aujourd’hui de vivre de mon sport, de voyager dans le monde entier, de donner des conférences et de continuer à avancer avec ma maladie.

Si l’on arrive chez vous à l’improviste pour dîner, que trouve-t-on dans votre réfrigérateur ?
Cécile Hernandez : En ce moment, du halloumi ! J’adore ça. C’est un fromage que l’on peut faire griller et c’est complètement addictif. Avec une très bonne salade, c’est parfait. Actuellement, je travaille aussi beaucoup les vinaigrettes : miel, moutarde, un peu de piment doux… Je peux également préparer des nouilles de riz à l’ail. L’hiver, je suis très soupe. Je m’intéresse fortement à la micronutrition.
Alain, si vous deviez imaginer un plat pour Cécile, que prépareriez-vous ?
Alain Delprat : Je partirais forcément du végétal et de notre identité catalane. Je pourrais imaginer une escalivada revisitée, presque comme une ratatouille, avec des légumes taillés très finement, de l’ail, du thym de chez nous et une très bonne huile d’olive. J’aimais beaucoup préparer des spaghettis ou des tagliatelles de courgettes. Avec des œufs brouillés, par exemple, cela pourrait très bien fonctionner pour Cécile.
Cécile, derrière cette alimentation très maîtrisée, quelle place reste-t-il finalement à l’épicurienne ?
Cécile Hernandez : Une place immense ! Être épicurienne, pour moi, ce n’est pas forcément
manger beaucoup ou manger de tout. C’est apprécier ce que l’on consomme, les produits, les saveurs, mais aussi le moment et les personnes avec lesquelles on le partage. Je peux prendre énormément de plaisir avec quelque chose de très simple si le produit est bon. Une tomate extraordinaire, une bonne huile d’olive, des œufs bien préparés… Cela peut suffire. Mes choix alimentaires m’ont peut-être même rendue plus attentive au goût. Ce n’est pas une cuisine de privation. C’est simplement une autre manière d’être gourmande.
Un dernier mot sur votre actualité ?
Cécile Hernandez : Elle est très dense ! Je repars sur quatre années de préparation avec les Jeux de 2030 en France comme objectif. Je suis désormais sur un double projet, avec le snowboard et le vélo.
En outre, je dispense plusieurs conférences. Je parle de rebond, d’avancée, d’évolution. Je n’aime plus tellement le mot “résilience”. J’ai l’impression qu’il est devenu une injonction à aller bien en permanence. Or, on a le droit de prendre le temps d’aller bien. J’ai également été contactée pour un projet de documentaire autour de ma vie. Et puis il y a le sport, toujours. Je vais retrouver la neige avec l’équipe de France, et j’ai déjà hâte de remonter sur mon snowboard et de retrouver les Coupes du monde. J’aimerais peut- être davantage partager mon alimentation sur les réseaux sociaux. Il y a énormément à inventer et à transmettre. De plus, si cela peut donner envie à certaines personnes de découvrir davantage la cuisine végétarienne, alors tant mieux.

















